Vallée de l’Arve : au débouché d’un réseau de voitures volées

Vallée de l’Arve : au débouché d’un réseau de voitures volées

Escroqués ou escroqueurs ? Bande organisée ou troupeau de boucs émissaires ? C’est la question à laquelle devra répondre le tribunal de Bonneville après avoir étudié ce jeudi 26 novembre les explications de sept personnes accusées de recel de voitures volées et fraudes administratives.

Ils sont sept. Tous sont issus de la communauté turque, ils sont pères de famille, bons travailleurs et, à part quelques délits routiers anciens, ils n’ont jamais eu d’ennuis avec la justice… Sauf ce curieux garagiste de Ville-la-Grand condamné 13 fois pour recel, escroquerie, vol, banqueroute frauduleuse, etc. Celui là même qui, en 2016, proposait à ses amis et aux amis de ses amis des Range Rover Evoque à des prix défiant toute concurrence.

A l’heure de s’expliquer devant le tribunal de Bonneville, il ne s’est pas présenté. Au grand regret des magistrats, des avocats et surtout des accusés qui avaient bien des choses à lui dire… Tous ont refusé de reconnaître les faits et ont plaidé la relaxe arguant qu’ils ignoraient que les voitures qu’ils ont acquis étaient volées.

Les faits

Fin 2016, les gendarmes réalisent une perquisition à Scionzier. Leur attention est attirée par un Range Rover Evoque qui appartient à un voisin du perquisitionné. Après quelques vérifications, ils constatent que le numéro de série a été maquillé et que le véhicule a été immatriculé sous couvert de faux-papiers italiens. En fait, le véhicule a été déclaré volé dans la région lyonnaise durant l’été. Garagiste dans la vallée, le propriétaire déclaré est amené à expliquer dans quelles circonstances il a acquis véhicule. Et c’est ainsi que la gendarmerie va mettre au jour ce qui pourrait passer à première vue comme un réseau de voleurs de voitures.

Une question de confiance

Un réseau qui semble surtout basé sur un noeud de relations amicales et familiales. Un petit cercle dans lequel la confiance va de soi.

En remontant le parcours de la première voiture découverte, les gendarmes arrivent ainsi jusqu’à un restaurateur de Scionzier qui a servi d’intermédiaire entre le fameux garagiste de Ville-la-Grand et le nouveau « propriétaire » du véhicule. Accusé lui aussi de recel et de fraude, le restaurateur raconte ses relations tumultueuses avec le garagiste de Ville-la-Grand :

« Je l’ai rencontré dans une fête de famille puis je l’ai croisé ensuite lors d’un voyage. Nous sommes devenus amis et, lorsque j’ai voulu vendre ma Skoda familiale en 2012, j’ai décidé de passer par lui. »

Mais, au bout quatre ans de rebondissements et de coups de fils dans le vide, le restaurateur n’est toujours pas parvenu à se faire payer la vente de son véhicule.

« Il était souriant, il donnait confiance. Il donnait toujours une bonne raison : « J’attends le paiement de ci, de ça… » », raconte le restaurateur qui commence à perdre patience.

En 2016, il croise le garagiste au volant d’un Range Rover Evoque dans les rues d’Annemasse. Et lui mets la pression. La main sur le coeur, le garagiste jure qu’il va payer son dû dès qu’il aura vendu le Range Rover qu’il conduit, justement. En garantie, il propose de confier ce véhicule au restaurateur jusqu’à ce que la vente soit conclue. Soulagé de disposer enfin d’un gage, le restaurateur accepte et gare le Range Rover devant son restaurant, en attendant.

C’est alors que le locataire du restaurateur, le garagiste de Scionzier donc, passe par là. Il cherche justement un véhicule pour son père pour qu’il puisse l’utiliser lors de ses voyages en France. Pressé de clore ce dossier, le restaurateur fait l’intermédiaire entre son locataire et son débiteur. L’affaire est conclue pour 25 000 euros, cash. On ne s’étonne pas du prix car, selon le Villamagnain, le véhicule a été racheté à une société italienne en faillite. La somme est apportée par le père du locataire :

« On a perdu 25 000 euros dans cette histoire. Je me suis brouillé avec mon père à cause de ça… Cela a été très dur de retrouver sa confiance », raconte le locataire et, désormais, ex-garagiste.

Il se trouve que ce garagiste a alors un associé. Celui-ci, sûrement séduit par l’opportunité d’une bonne affaire, décide d’acheter lui aussi un véhicule au Villamagnain qui pratique des prix si alléchants. Lui aussi est aujourd’hui accusé de recel et de fraude administrative.

Il se trouve que l’associé du garagiste a un beau-frère, ouvrier dans les Vosges. Celui-ci vient de toucher un héritage et cherche à le faire fructifier. Lui aussi est aujourd’hui accusé :

« J’avais déjà acheté une voiture en Allemagne que j’avais revendu en France avec une plus-value. C’était plus rapide et plus rentable que de faire un placement à la banque. J’ai payé le véhicule 18 000 euros; j’ai rien vu de louche, j’ai fait confiance à mon beau-frère », explique le Vosgien qui prendra tout de même la précaution de déclarer la vente à 27 000 euros au Trésor public. « Je ne voulais pas que ça ait l’air trop bizarre… Au final, je me suis fait avoir, j’ai perdu de l’argent. »

Enfin, le garagiste de Ville-la-Grand vendra aussi un véhicule à un artisan du bâtiment qu’il emploie au noir pour faire du carrelage à son domicile (« un palace », selon les témoins). Cet artisan qui parle peu le Français devra être conseillé lors de la négociation par « un ami » du même corps de métier. L’ami est lui aussi accusé et, de tous, c’est le seul qui reconnaît les faits :

« C’est comme une partie de poker. On a joué, on a perdu », a-t-il expliqué aux enquêteurs.

De quoi jeter le doute : les accusés ont-ils été victime d’un escroc ou ont-ils fermé les yeux sur les aspects louches de l’affaire par appât du gain ? En somme, savaient-ils que les véhicules étaient volés ?

Le garagiste de Ville-la-Grand assure qu’il a prévenu tout le monde… ce que les accusés contestent :

« J’aurais acheté une voiture volée pour la garer pendant des jours devant mon restaurant ? », s’agace le restaurateur, très remonté contre son ancien ami Villamagnain. « Je n’ai pas peur de dire que c’est un escroc. »

Une méthode bien rôdée

Au total, six véhicules ont fait l’objet d’une enquête. Tous sont des Range Rover Evoque dérobés dans la région lyonnaise en juillet, août et septembre 2016 et qui ont finalement atterri en Haute-Savoie (vallée de l’Arve, région annemassienne) par l’intermédiaire du garagiste de Ville-la-Grand. Les numéros de séries des véhicules ont été maquillés et vendus accompagnés de faux papiers italiens (certificat d’immatriculation, certificat de propriété). Les accusés ont acheté les véhicules en les payant intégralement en liquide à des prix nettement inférieurs au prix du marché. Puisque la valeur du véhicule a été estimé par les assureurs à 30 000-35 000 euros, certains accusés pouvaient profiter d’une « ristourne » allant jusqu’à 10 000 euros.

Une fois le véhicule acquis, il ne restait plus qu’à présenter les faux papiers italiens pour obtenir de la Préfecture un certificat d’immatriculation français en bonne et due forme. Comme si l’on avait acheté le véhicule en Italie, en somme.

Où est la tête ?

Autant explications qui ont été fournies par le garagiste de Ville-la-Grand lors de l’enquête menée en 2016; un témoignage donné alors qu’il était déjà incarcéré pour escroquerie. Pour le procureur, il n’y a pas de doute :

« Il s’agit bien d’un dossier de trafic de véhicules volés. On parle aujourd’hui de six véhicules mais c’est certainement beaucoup plus. Le mode opératoire est bien défini avec un modèle de véhicule ciblé, des faux-papiers, des paiements en liquide… Nous jugeons aujourd’hui le bas de l’échelle, c’est-à-dire les receleurs. Ils nous expliquent qu’ils sont victimes, qu’ils se sont tous fait arnaquer mais nous voyons un mode opératoire bien rôdé. Tout le monde se connaît, appartient à la même communauté, évolue sur un secteur géographique restreint Cluses, Scionzier, Marnaz… Une personne donne le bon filon à une autre qui le refile aux autres. Au vu des prix pratiqués, les accusés ne pouvaient pas ignorer qu’il y avait quelque chose de louche. »

Pour les avocates des accusés, la présentation des faits par le parquet est trop caricaturale :

« Oui, ils appartiennent tous à la même communauté; oui, le mode opératoire est le même. Mais si on examine le dossier dans le détail, on constate qu’ils se sont tous fait avoir, qu’ils sont victimes. Les véritables responsables ne sont pas là », explique l’une.

Une autre souligne la courte vue de l’enquête :

« Je suis surprise par l’enquête menée. Nous avons des personnes en bout de chaîne mais on ne s’est pas beaucoup intéressé à la tête de réseau. Le procureur s’appui sur le témoignage d’un escroc alors que mon client ne savait pas que le véhicule était illégal. Pourtant, aujourd’hui c’est lui qui se retrouve à la barre du tribunal alors qu’il a un casier vierge. »

Sa consoeur d’insister :

« Ce dossier laisse un goût amer. On sait tous qui est le véritable coupable, c’est celui qui a organisé le mode opératoire, celui qui avait un réseau à Lyon. »

Le tribunal rendra sa décision sur ce dossier le 10 décembre.

Julien Berrier

 

 

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